Nobuko Tsuchiya

23 Juin

Les œuvres de Nobuko Tsuchiya ont une blancheur séminale et une apparente organicité qui évoquent les êtres des fonds sous marins, à l’origine de la vie sur terre.

La pièce 8 Legged Hypnotic est composée de deux éléments : un carré de résine, couleur de la tempête en mer, fait face à une table recouverte de multiples éléments, à première vue inqualifiables. Au blanc laiteux du support, font écho les teintes sourdes des menus objets. Hypnotique, cette œuvre l’est bel et bien. Pour Tsuchiya, le carré de résine sombre était tout d’abord un élément qui flottait, redressé à la verticale ; puis, plongée dans son observation, un souvenir auparavant oublié resurgi, celui du tableau noir de l’école de la petite enfance. Les camaïeux translucides absorbent le regard, l’hypnotisent. C’est un raku que ce carré flottant m’a évoqué. Son aspect brut et inégal, tactile, sombre, mais surtout sa capacité à happer, à suspendre. Goûter la beauté du bol fait partie de la cérémonie du thé. Le buveur se plonge dans l’observation de l’objet, de ses formes inégales, de la teinte sombre de la terre brûlée, de la couverte craquelée aux défauts qui en font la beauté naturelle. Cette fascination qui permet de faire surgir les pensées est celle qui est activée par la pièce « flottante ».

L’œuvre de Tsuchiya invite à la méditation. On ne contemple pas le travail de Tsuchiya, contempler c’est s’oublier en sortant de soi face à la beauté de l’œuvre. Méditer c’est être en soi, par la concentration, que permet l’œuvre. 8 Legged Hypnotic soutient intensément le regard. La blancheur diaphane de la table captive le regard tandis que le lissé inégal l’incite à glisser à la surface, sans jamais s’épuiser. Les divers éléments posés sur le revêtement ramènent la conscience à la surface de l’œuvre et lui évitent ainsi de sombrer dans un enchainement stérile de pensée. L’esprit se concentre et ne divague pas, ne s’égare pas. Détailler, avoir un regard appuyé est une technique méditative, ainsi une méthode enjoint à compter des grains de riz dans une assiette ; l’esprit ainsi occupé dans une tâche répétitive passe un degré de perception, il faut un avec le riz et se perçoit lui-même en tant qu’esprit.

L’hypnose opère au premier stade : c’est à la frontière entre veille et sommeil, quand le surmenage a épuisé la raison, que l’artiste se connecte avec la matière et que le travail peut commencer. Cet état d’exaltation permet au cerveau de faire affleurer les idées. Le matériau est à la source du processus créatif de Tsuchiya. Elle le touche, prend contact avec lui, et c’est de cette sensation singularisée que va naitre l’idée de l’œuvre ; « toucher les matières est réjouissant ». Avant de devenir artiste, Tsuchiya souhaitait se lancer dans la médecine. Ce goût passé se retrouve dans la qualité d’organisation et de mise en place des éléments. Elle compare le processus créatif à une opération : « ajouter, retirer, mélanger ». Les formes se mettent en place, l’artiste, minutieusement, délicatement, agence les émotions, les sensations et les formes. Tsuchiya utilise des substances naturelles, résines et silicones, laine, ainsi que des objets de rebuts, trouvés au hasard d’un chemin. Ces objets portent les traces de leur vie passée, acquérant visuellement un aspect altéré qui enrichit l’œuvre. Les huit « jambes » ont été collectées de cette façon et nombre des menus objets posés sur la table. La matité, les incisions, les formes baroques, sont autant de détails qui intéressent l’artiste.

Enfin, l’œuvre se termine quand « les gens peuvent entrer », c’est-à-dire quand la pièce laisse la place à l’autre pour être vue, quand le spectateur peut tourner autour sans se sentir mis en dehors.

Nobuko Tsuchiya est une artiste d’origine japonaise, arrivée à Londres pour finir ses études, elle y vit depuis sept ans. Sculpteur à l’œuvre inclassable, elle établit un pont entre la culture japonaise et l’esthétique occidentale. La pensée japonaise établit la continuité et l’union de tous les éléments du monde, ainsi les maisons japonaises sont elles perméables à la nature, car elles ne dissocient pas intérieur et extérieur, comme c’est le cas en occident. L’aspect organique des œuvres de Tsuchiya et son utilisation de matières naturelles s’inscrivent dans cette tradition culturelle. Ainsi, les pièces de la série Avalanche sont-elles composées de laine, rigidifiée au moyen de résine et de plâtres. Elles sont un combiné de mécanique et de naturel.

L’indéfinissable dureté de la matière évoque le travail de Matthew Barney, dans l’usage qu’il fait de vaseline, de silicone mou, etc… Elle apprécie d’ailleurs l’œuvre de cet artiste.

Cette influence traverse l’œuvre de Tsuchiya, sans pour autant l’assujettir, car c’est à la jonction des deux univers de pensée qu’elle trouve sa pertinence propre.

Dans son exposition à la galerie Aline Vidal, elle met en œuvre un parcours qui suggère au spectateur de déambuler à travers ses pièces. Le mouvement du corps met en relief la mécanique interne des œuvres, le rapport charnel du spectateur à cette œuvre est souligné.

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