How to perceive reality through altered states of consciousness

13 Sep

Comme percevoir la réalité à travers des états altérés de conscience

Installation

29 et 30 mai 2010, “La rue”, Le Magasin- CNAC

Pour Erik Satie, être compositeur était désolant en ce sens que, pour atteindre le public, il faut transiter via un interprète. L’interprétation c’est ce qui rend intelligible un signe, un message complexe, voire caché.

A en croire le sensualiste David Hume, une perception est une construction mentale (cognitive pourrions-nous dire aujourd’hui), elle est une idée correspondant à une impression construite à partir d’une sensation forte. Cette dernière a été analysée via une habitude, une attente culturelle. Nos perceptions sont ainsi notre relation directe avec la réalité, dictée par nos habitudes.

L’ « inquiétante étrangeté » (Unheimliche) décrite par Freud est un état dans lequel nous ne savons plus ce qui est réel de ce qui est fictionnel. Le doute qui s’empare de l’esprit et le perturbe permet de questionner ce que nous prenions pour réalité acquise.Vexations, Erik Satie, 1893

Les Vexations d’Erik Satie sont cette composition à répéter 840 fois ; elle provoque ainsi une sorte de suspension de la réalité. En effet, cette partition n’a jamais été dévoilée par Satie de son vivant : elle était un objet de pensée, peut être un exercice confidentiel, voire intérieur. Ce contexte demande à l’interprète d’être son propre auditeur et, en performance, il compose sa méta-partition par les altérations dues à la fatigue. Cette partition participe de la recherche de Satie de détruire les normes qui séparent le compositeur de l’auditeur, via l’interprète. En inscrivant des indications sur ses partitions, Erik Satie échelonne les niveaux de compréhension des ses partitions : les notes agencées ne sont plus seules à suivre, il faut altérer son jeu et s’ouvrir soi même à la composition.

Cette partition est un support à la création d’une œuvre qui vient interrompre le flux entre sensation/perception. Cependant, cette nouvelle perception n’est pas perceptible car elle est une projection : la partition présuppose son intellection.

John Cage publie la partition d’Erik Satie pour l’orchestrer quinze ans plus tard. Il souhaite retirer l’aspect vexatoire pour faire des Vexations une pratique zen, le jeu ou l’écoute des répétitions permet un état méditatif propre à avancer vers le satori, l’éveil. D’ailleurs, afin d’éviter toute impression de douleur dans la durée, les spectateurs payent « l’entrée » au prorata inverse du temps passé en salle afin de les récompenser pour l’effort. C’est en outre suite à cette interprétation qu’il écrira Prière Silencieuse (renommée 4’33’’). Néanmoins, en performant la partition il la prive de sa remise en question de la triade compositeur-interprète-auditeur : il la réintègre à une situation conventionnelle de monstration et lui retire de fait une intimité voulue par le compositeur.

Selon Michel de Certeau la tactique est l’ensemble des moyens employés par les individus pour résister aux stratégies des systèmes dominants et coercitifs. La collaboration entre acteurs divers – compositeur historique, musiciens, curatrice, artiste, partenaires techniques – vient contrer l’individualisation galopante des relations sociales. Le travail en collaboration vient s’insérer dans les failles du système concurrentiel qui encadre tout échange professionnel, il est une tactique appliquée visant à dégager un espace rendant disponible à la création.

La sémiose, définie par Charles Sanders Peirce, est un processus signifiant en action : les habitudes partagées évoluent en reposant sur des croyances préétablies qui modèlent les formes de l’action. En remettant en question les croyances, ont peut contrer les habitudes et agir avec efficience. La partition des Vexations propose un moyen, un schéma, pour contrer nos habitudes perceptuelles.


Vexations, Fouad Bouchoucha, 2010, Le Magasin-CNAC, "How not to make an exhibition"

Fouad Bouchoucha apporte une interprétation des Vexations en composant une nouvelle partition. Il questionne l’autorité de l’artiste en fondant son travail dans celui d’un autre artiste et en offrant au spectateur la possibilité de composer sa propre œuvre, qui se matérialise dans son esprit. Tout comme l’œuvre de Satie, l’œuvre de Bouchoucha suspend les objets dans leur rôle réel. La partition ne nécessite pas son interprétation, que ce soit celle de Satie ou celle de Bouchoucha. Elle est un travail de pensée qui trouve son efficacité dans l’imaginaire, dans une élaboration projective. Les matériaux bruts et le plan de montage succin disposés au cœur de l’installation sont une nouvelle partition qui suspend les fonctions mêmes de ces objets.

De l’Unheimliche à la méditation, de la fiction au satori, la réalité est traversée par des pensées qui la questionnent. Notre appréhension de la réalité est interrompue, ce qui provoque une impression de suspension du réel, ici dans le temps et l’espace de l’œuvre. La partition est efficiente dans l’imaginaire, dans l’intellection de ses formes et enjeux. Elle trouve son fonctionnement dans la suspension potentielle du réel, provoquée ou non par celui qui se penche sur la partition qui lui est soumise.

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