Ars Subtilior

28 Mar

« C’est sans surprise… tu as raté la représentation de l’année… » ais-je envoyé à une amie à la sortie. Sans surprise c’est sûr, il s’agissait de la dernière création d’Anne Teresa de Keersmaeker. Cette chorégraphe explore, depuis Fase (1982) et le très remarqué Rosas danst Rosas (1983), les relations qui unissent danse et musique.

En Atendant, A. T. de Keersmaeker, 2010 (Avignon)

Il n’est pas évident « d’entrer », comme on dit, dans En Atendant. Cela se fait malgré soit, petit à petit, car c’est au noir final que l’on se rend compte qu’il faut « en sortir ». D’ailleurs durant les 10 premières minutes c’est à un concert de quinte de toux que nous assistons, et puis… plus rien, nos souffles se retiennent. Une flûte traversière a énoncé en préambule deux principes : la prégnance du souffle et l’imbrication (pardon pour l’évidence) de cette trame épurée et d’un lumineux maniérisme. Cette imbrication ne se fait pas sans mal puisqu’au départ, on tâtonne, on cherche l’harmonie entre corps et musique, on prend contact même avec cette musique, on analyse les gestes qui ne nous « disent » rien. C’est, me semble-t-il, un temps nécessaire pour composer un univers cohérent entre notre modernité et l’histoire elle même.

Cette musique, apprend-on dans la feuille de salle, a trouvée son apogée à la cour papale en Avignon au XIVème siècle. Elle atteint alors une complexité qui n’a jamais été expérimentée à nouveau dans la musique occidentale. Différentes voix (humaines et musicales bien sûr) s’associent, se mélangent, se confrontent, et composent alors ces morceaux qui trouvent subtile une harmonie à l’oreille. Sur scène, une voix de femme et deux instruments de cette époque une (lourde) flûte à bec et une vièle (grand violon à mes yeux de néophyte). « Une soprano tient la voix supérieure, le « cantus » -voix mobile sinueuse, expressive- ; une flûte prend la voix de « contre ténor », qui commente et contredit ; une vièle tient le « ténor », la voix du dessous. »

La danse composerait une sorte de quatrième voix. Musique et danse s’entrelacent parfois et tel cet ars subtilior ne s’illustrent pas, mais se combinent pour former un équilibre. Les tableaux qui se succèdent présentent sur scène : danse seule / musique seule / les deux arts conciliés. La forme de la tresse sous-tend la composition de cette oeuvre de de Keersmaeker.

Des bras rigides qui suggèrent des sculptures de tympan, des groupes dont les compositions font allusion à celles de prédelles, des têtes délicatement tournées de vierges d’annonciation, des épaules courbées de damnés d’un retable du jugement dernier… autant d’évocations aussi évanescentes que décisives, des images fugaces qui affleurent  à mon esprit. Cette quatrième voix trouve évidemment son propre référent hors de ces échos ou allusions ; un répertoire de gestes et de mouvements s’élabore qui permet ensuite, par un jeu de symétrie, de répétition, de décalages, de composer une partition physique. Ces décalages et symétries peuvent être un échange masculin/féminin ou solo/plusieurs ou encore tout simplement droite/gauche mais ces différentes modalités semblent une partie de la réponse de la chorégraphe à cette musique, une composition dont les disharmonies, les répétitions, ce motif de tresse qui ne me quitte pas, fondent cet équilibre évoqué auparavant.

Le décor ne permet au regard de distraction. Sur la droite le banc des musiciens, comme sur une tapisserie d’art courtois, à l’avant scène une ligne en terre, bientôt étalée, effacée par les corps. La lumière est simple,

En Atendant, A. T. de Keersmaeker, 2010 (Avignon)

c’est-à-dire, qu’elle donne un cadre scénique à l’action. Une majeure partie de la scène est baignée dans une lumière blanche, le fond semble être en hauteur, impression donnée par la pénombre dans laquelle il est plongé. Cette scénographie symbolise par son épure le coeur du projet.  Car au final, c’est cela la substance même : la terre/ la lumière, l’homme physique/ l’homme spirituel. « Une célèbre ballade de Philippo de Caserta, En Atendant, donne au spectacle son tire et son affect particulier. L’évocation de l’attente est un thème poétique fort apprécié à l’époque : en attendant, l’amour, l’espoir, l’apparition… Ici, c’est un peu particulier, le poème attaque avec ce vers : En attendant, il me faut subir de grand tourment« .

La prégnance du souffle souligne à nouveau cette métaphore de la recherche de la plénitude spirituelle, qui passe par des chemins souvent délicats et douloureux. Le souffle c’est ce qui s’élève, et c’est le dernier mouvement que le corps agit.

La terre s’estompe, et la lumière de même. Telle une journée qui commence et se termine, tel un cycle de vie. La scène finale montre un danseur nu qui évolue dans la pénombre qui a envahie l’espace. Son corps en mouvement n’est bientôt qu’une vague forme blanche, il semble irradier le peu de lumière que sa blancheure reflète ; sur cette scène il semble bientôt un vermiceau.

Théâtre de la Ville. 29/01/11.Anne Teresa de KeersmaekerEn Atendant*. Chorégraphie : Anne Teresa de Keersmaeker. Scénographie : Michel François. Musique : Istvan Matuz, Filippo da Caserta, Bart Cœn, Johannes Ciconia. Costumes : Anne-Catherine Kuntz. Créé et dansé par Bostjan Antoncic, Carlos Garbin, Cynthia Lœmij, Mark Lorimer, Mikael Marklund, Chrysa Parkinson, Sandy Williams, Sue-Yean Youn. Musiciens : Michael Schmid, flûte traversière,Ensemble Cour et Cœur : Bart Cœn, direction musicale et flûte à bec, Birgit Goris, vièle, Elsa Van Laethem, chant.

Crédit photographique : Photos © Anne Van Aerschoot

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