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Marie Antoinette chez Gloria Friedmann

13 Sep

Gloria Friedman, d’origine allemande, basée en France, vit et travaille dans « l’espace Schengen ». Cette artiste sculpteur travaille seule, en prise directe avec les matériaux. Elle s’inscrit dans l’histoire de la sculpture traditionnelle, des « beaux-arts », tant du point de vu des matériaux (fonte, terre…) que des formes (réalisme du modèle, vanités…), pour toucher l’humain du plus près, voulant presque le façonner. La Nature est un autre aspect primordial de son œuvre. Elle utilise souvent des animaux empaillés, ou plus précisément « naturalisés », quoique la taxidermie au sens propre soit complètement anti naturelle.


L'Envoyé Spécial, Gloria Friedmann, 2005, exposition: "Chassez le naturel", château de Chambord, 24juin 3 novembre 2005.

Lors de l’exposition Mammalia, en 2005, elle présente MP34 ; il s’agit d’un cheval vidé, langue pendante et yeux vitreux, dont la dépouille est pendue au plafond par une corde. Cette installation m’a immédiatement évoqué certaines icônes artistiques : Le Bœuf écorché de Rembrandt ou les Mobiles de Bruce Nauman. Gloria Friedmann pose la question de savoir pourquoi les gens bien pensants s’émeuvent devant cette œuvre mais pas devant d’autres animaux naturalisés tel le cerf de L’Envoyé spécial ? L’animal naturalisé insurge moins les spectateurs que la dépouille de MP34. Pourtant, ils sont tous deux des restes d’animaux, d’êtres vivants. Le mot même de naturalisé pourrait expliquer cela à lui seul : l’un donne une illusion d’être bien comme il faut, c’est-à-dire vivant, naturel, tandis que l’autre est une image fixe de sa propre déchéance, de sa mort.

Selon Pascal, il est plus difficile de tuer un bœuf à main nue, que de tuer un homme de loin. Il est une question de distance dans la perception de la souffrance. La vue établit un lien d’identification direct avec l’objet. « L’animal est un objet transactionnel sollicitant l’adhésion empathique du spectateur à un dispositif artistique théâtralisé […] c’est un homme que l’animal dépasse en humanité »[i].La dépouille de MP34 semble trop humaine pour faire animale. Il s’agit d’une réelle peau de cheval accrochée par le cou, dégoulinante. Elle renvoie à la figure du pendu qui hante notre imaginaire, comme image d’une grande violence. L’animal, vidé de toute sa substance, a perdu en matérialité, mais sa peau, enveloppe charnelle, suscite une autre tactilité : le mou modifie la perception de l’image du cheval et impulse un mouvement de la main conjointement à un recul du corps. Attraction – répulsion, échos des pulsions d’Eros et Thanatos. Le visiteur se trouve confronté à une image angoissante, voire avilissante, qui pourtant le fascine. Ce qui effraie le visiteur dans cette œuvre se décrypte sur plusieurs niveaux : au premier abord, la scène digne d’un film d’horreur qui l’interpelle, ensuite la fascination morbide qui le cloue devant cette peau.

MP34 peut être perçue comme une version aseptisée, quoique plus spectaculaire, des clichés des Abattoirs de la Villette d’Eli Lotar. Les abattoirs sont, pour Georges Bataille, la dernière résurgence de l’image du sacrifice (antique) dans notre société contemporaine. Il se présente à la vue comme tel : l’ « innocence » de l’animal fait de lui le meilleur support de l’image du sacrifié, du « mort pour rien ». L’émotion se fait plus vive face à un animal qui souffre, puisque l’on prête à cet être vivant une pureté et une innocence qui seraient inutilement, cruellement perdue. Les Abattoirs tout comme MP34 servent d’illustrations à la barbarie, mode de mise en œuvre de la domination de l’homme sur la Nature. Dans le cas de Gloria Friedmann, on lui reproche la gratuité du geste, sous prétexte artistique, ce qui rendrait son acte d’autant plus ignoble. On peut y voir aussi une version plus émotive des mobiles de Bruce Nauman. En effet celui-ci sculpte les corps en souffrance des animaux, il ne transgresse pas les bonnes mœurs en mettant en œuvre des êtres « vivants ». Bruce Nauman utilise la représentation de l’animal pour évoquer la condition humaine ; dans le travail de Gloria Friedmann l’animal est « vrai » ; parce que c’est un corps réel le transfert identificatoire se fait plus direct et donc plus violent.


Le Carré rouge, Gloria Friedmann, 1997

Le travail de Gloria Friedmann opère plus généralement un renversement des positions homme / animal. Les niveaux de valeurs se modifient, au-delà du partage des souffrances que MP34 met en œuvre sur le modedu pathos. Les personnes qui viennent habiter pour quelques temps le Carré Rouge, habitat transparent posé dans la nature subissent pleinement cette inversion. Ils ont l’impression d’être observateurs mais ils sont observés à leur tour, tels des poissons rouges dans un bocal (rouge pour le coup). Le séjour m’a donné l’impression d’être Marie-Antoinette dans sa fermette. On joue à faire comme si on retournait à la « nature » : pas d’eau courante, pas d’électricité et une corvée pluche. C’est beau, c’est simple, c’est drôle parce qu’on sait qu’on en repart bientôt. Le lieu aussi porte à la gaité : ce carré incongru, tombé au milieu de la nature verdoyante, semble en révéler toute la force par un tour de passe-passe.

Et, l’on devient son propre sujet d’observation. A regarder tout autour, c’est soi que l’on voit. Sa propre incongruité, celle de notre vie déconnectée d’un environnement qui semble pourtant si « naturel » pour l’homme. Derrière les vitres de notre bocal, l’identification se brise, les repères se brouillent. Peut être est ce là un grand bénéfice pour nos âmes assurées. Marie-Antoinette, en venant se ressourcer auprès des animaux de sa ferme, ne cherchait peut être que cela : la grande quiétude d’une grande remise en cause. Paradoxal…

 


[i] Catherine Grenier, La Revanche des émotions, Essai sur l’art contemporain, Paris, Le Seuil, 2008, page 167

 

 

Alice MARQUAILLE

Interface, Semestre 1, 2008-2009

à l’attention de M. JIMENEZ

M2 Études culturelles

Zone de Texte: Alice MARQUAILLE Interface, Semestre 1, 2008-2009 à l’attention de M. JIMENEZ M2 Études culturellesGloria Friedmann

MP34

Gloria Friedman, d’origine allemande, basée en France, vit et travaille dans « l’espace Schengen ». Cette artiste sculpteur travaille seule, en prise directe avec les matériaux, dans son atelier. Cette pratique plastique n’exclut pas la manipulation d’autres médias (montages photographiques, installations architecturales, vidéo). Elle s’inscrit dans l’histoire de la sculpture traditionnelle, des « beaux-arts », tant du point de vu des matériaux (fonte, terre…) que des formes (réalisme du modèle, vanités…), pour toucher l’humain du plus près, voulant presque le façonner. La Nature est un autre aspect primordial de son œuvre. Elle utilise souvent des animaux empaillés, ou plus précisément « naturalisés », quoique la taxidermie au sens propre soit complètement anti naturelle.

Lors de l’exposition Mammalia, en 2005, elle présente MP34 ; il s’agit d’un cheval vidé, langue pendante et yeux vitreux, dont la dépouille est pendue au plafond par une corde.

Cette installation m’a immédiatement évoqué certaines icônes artistiques : Le Bœuf écorché de Rembrandt ou les Mobiles de Bruce Nauman. D’autre part, lors de sa présentation, Gloria Friedmann a confronté MP34 avec L’Envoyé spécial, sculpture d’un cerf en brame posé sur un haut socle de journaux. Cette mise en relation avait pour but de souligner le rôle prégnant de la naturalisation dans les réactions du public face à ces deux œuvres, symboliquement très proches.

 

Gloria Friedmann posait la question de savoir pourquoi les gens bien pensants s’émeuvent devant cette œuvre mais pas devant les autres animaux naturalisés tel le cerf de L’Envoyé spécial ? L’animal naturalisé insurge moins les spectateurs que la dépouille de MP34. Pourtant, ils sont tous deux des restes d’animaux, d’êtres vivants. Le mot même de naturalisé pourrait expliquer cela à lui seul : l’un donne une illusion d’être bien comme il faut, c’est-à-dire vivant, naturel, tandis que l’autre est une image fixe de sa propre déchéance, de sa mort.

L’œuvre attise nos pulsions primordiales ; au « plein de vie » répond le « vide de la mort ». Nous sommes saisis devant la pratique présupposée barbare, qu’il faut réprouver et mettre au ban de la société. Pourtant, celle-ci ne diffère pas vraiment de la taxidermie, elle en est précisément l’une des étapes. C’est l’immédiateté du regard qui crée cette dichotomie, puisque si l’on utilise notre raison, l’image du cerf et celle du cheval apparaissent semblables face à nous, c’est-à-dire comme des restes réutilisés d’animaux morts _ tués ?_.

Selon Pascal, il est plus difficile de tuer un bœuf à main nue, que de tuer un homme de loin. Il est une question de distance dans la perception de la souffrance. La vue établit un lien d’identification direct avec l’objet. « L’animal est un objet transactionnel sollicitant l’adhésion empathique du spectateur à un dispositif artistique théâtralisé […] c’est un homme que l’animal dépasse en humanité »[i].

La dépouille de MP34 semble trop humaine pour faire animale. Il s’agit d’une réelle peau de cheval accrochée par le cou, dégoulinante. Elle renvoie à la figure du pendu qui hante notre imaginaire, comme image d’une grande violence. L’animal, vidé de toute sa substance, a perdu en matérialité, mais sa peau, enveloppe charnelle, suscite une autre tactilité : le mou modifie la perception de l’image du cheval et impulse un mouvement de la main conjointement à un recul du corps. Attraction – répulsion, échos des pulsions d’Eros et Thanatos. Le visiteur se trouve confronté à une image angoissante, voire avilissante, qui pourtant le fascine. Ce qui effraie le visiteur dans cette œuvre se décrypte sur plusieurs niveaux : au premier abord, la scène digne d’un film d’horreur qui l’interpelle, ensuite la fascination morbide qui le cloue devant cette peau.

 

MP34 peut être perçue comme une version aseptisée, quoique plus spectaculaire, des clichés des Abattoirs de la Villette d’Eli Lotar. Les abattoirs sont, pour Georges Bataille, la dernière résurgence de l’image du sacrifice (antique) dans notre société contemporaine. Il se présente à la vue comme tel : l’ « innocence » de l’animal fait de lui le meilleur support de l’image du sacrifié, du « mort pour rien ». L’émotion se fait plus vive face à un animal qui souffre, puisque l’on prête à cet être vivant une pureté et une innocence qui seraient inutilement, cruellement perdue. Les Abattoirs tout comme MP34 ou L’Envoyé spécial servent d’illustrations à la barbarie, mode de mise en œuvre de la domination de l’homme sur la Nature. Dans le cas de Gloria Friedmann, on lui reproche la gratuité du geste, sous prétexte artistique, ce qui rendrait son acte d’autant plus ignoble.

On peut y voir aussi une version plus émotive des mobiles de Bruce Nauman. En effet celui-ci sculpte les corps en souffrance des animaux, il ne transgresse pas les bonnes mœurs en mettant en œuvre des êtres « vivants ». Bruce Nauman utilise la représentation de l’animal pour évoquer la condition humaine ; dans le travail de Gloria Friedmann l’animal est « vrai » ; parce que c’est un corps réel le transfert identificatoire se fait plus direct et donc plus violent.

 

Le travail de Gloria Friedmann opère plus généralement un renversement des positions homme / animal. Les niveaux de valeurs se modifient, au-delà du partage des souffrances que MP34 met en œuvre sur le mode du pathos. Les personnes qui viennent habiter pour quelques temps le Carré Rouge, habitat transparent posé dans la nature subissent pleinement cette inversion. Ils ont l’impression d’être observateurs mais ils sont observés à leur tour, tels des poissons rouges dans un bocal. Ici, il n’est plus question d’empathie mais bien d’assimilation.

 

 


 

[i] Catherine Grenier, La Revanche des émotions, Essai sur l’art contemporain, Paris, Le Seuil, 2008, page 167