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Below See Level

24 Mai

Below See Level, 2008, Gianfranco Rosi

Documentaire présenté à la Mostra de Venise en 2008

 

Mais où sont passés les clochards célestes ?

« […] qui sanglotèrent à la romance des rues avec leurs voitures à
bras pleines d’oignons et de mauvaises musiques,
qui restèrent assis dans des boîtes, respirant dans l’obscurité
sous le pont, et se relevèrent pour construire des harpes
dans leurs greniers,
qui toussèrent au sixième étage de Harlem couronnés de feu
sous le ciel tuberculeux entourés par les caisses d’oranges
de la théologie,
qui gribouillèrent toute la nuit dans un rock and roll par-dessus
des incantations éthérées qui dans le matin jaune devenaient

des strophes de charabia,
qui firent cuire des poumons cœur pieds queue borsht et tortillas
d’animaux pourris en rêvant de royaume de pur légume,
qui plongèrent sous un camion à viande cherchant un œuf,
qui jetèrent leurs montres par-dessus le toit pour remplir leur
bulletin de vote en faveur de l’Eternité hors du Temps,
et des réveils leur tombèrent sur la tête tous les jours
pour les dix années à suivre,
qui se tailladèrent les poignets trois fois de suite sans succès,
renoncèrent et furent obligés d’ouvrir des magasins d’antiquités,

où ils crurent qu’ils devenaient vieux et sanglotèrent […] »

Allen Ginsberg, Howl (extrait), 1956.

 

Dans le désert californien, se trouve un village de caravanes, un agrégat d’objets et d’êtres posés entre les buissons. Gianfranco Rosi a passé plusieurs années auprès d’eux ; il a réalisé seul, avec une caméra 35mm, un reportage d’une grande subtilité sur ces âmes échouées.

 

La poétique de la Beat Generation prend racine dans le transcendantalisme, et se ramifie de nos jours chez les marginaux dissidents. C’est une esthétique fruste qui exprime la relation de l’homme dénué de tout, dénudé par la société, à une supra existence. La sienne, celle d’un dieu ? C’est tout comme. « Tout m’appartient parce que je suis pauvre »[1], le renoncement –ici imposé- apporte une forme de conscience absolue du monde qui l’entoure.

Les clochards célestes sont ces personnes au goût immodéré pour la liberté, conquise par le détachement des choses, par le déni des a priori de la société, par l’accomplissement de ce que l’on est et par une communication sans faille avec la nature.

 

Le documentaire est construit par des caractères, l’un d’eux fait figure d’éclairé. Il parle bien et s’exprime clairement, il a erré de lieux en places, il a choisit la vie de bohème, ou tout du moins en a-t-on l’impression. Voyager lui a permit l’ascèse nécessaire à l’éveil. Erigé en figure lumineuse, il traverse tout un cycle de la vie, sur l’écran de cinéma : être de solitude et d’apaisement, il s’ouvre à l’autre et à l’amour, puis comme libéré, purifié même, ayant perdu sa pilosité barbe et cheveux, il part, reprend la route. La caméra quittera à jamais cet endroit à ses côtés.

 

La boucle est bouclée, entré en voiture, sortie en voiture… Point de marche ici, hormis celle suggérée des migrants mexicains, qui passent la frontière et traversent le désert à la rencontre de leur passeur.

 

De clochard à céleste, cela pourrait être le parcours de tel autre. Passionné par les insectes, entomologiste du dimanche, il aime à dispenser ses connaissances. Les nuits d’insomnie, nombreuses, il écrit un texte. Celui-ci deviendra une chanson éponyme au documentaire, et la construction de ce texte scande le film. Below sea level… histoire de pauvres hères que la vie a conduits dans le désert, sous le niveau de la mer, et dont l’aspect négligé a rebuté les gens bien pensants.

 


[1] Jack Kerouac, Sur la route.

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